Nous autres, les chauves.

A ceux qui s’étonnent de voir ma tête le plus souvent rasée je réponds volontiers que mes attributs capillaires m’ont toujours laissé indifférent. Au risque de déplaire à une profession dont je côtoie pourtant régulièrement des membres souvent respectables, je dirais que j’ai perdu mes cheveux sans regrets. J’ai grandi dans le sens aigu d’appartenir à une minorité car à la fois myope et gaucher j’ai eu aussi très longtemps ce physique inélégant de premier de la classe que les bons élèves s’octroient.

L’apparition d’une difformité supplémentaire ne m’a donc pas gêné. La myopie m’avait interdit les sports collectifs que je ne pouvais pratiquer sans voir le ballon, ma gaucherie m’a relégué à l’extrémité gauche des rangs d’école et les jeunes filles n’ont jamais été très friandes de ce grand benêt qui portait son carnet scolaire sur son visage, c’est dire si j’ai eu une adolescence malheureuse. C’est dire aussi comme j’ai vécu avec soulagement la chute de ces premiers cheveux ingrats et incoiffables. Je me suis ainsi très vite retrouvé dans la cohorte des chauves.

Ici je dois cependant reconnaître que je ne suis pas tout à fait chauve. Vous autres, les chevelus, n’arrivez pas bien à comprendre la différence entre un chauve authentique à la peau de fesse crânienne luisante, et le simple déplumé qui ramène tragiquement ses vestiges pour masquer vainement ce qu’il prend pour l’outrage des ans. Pour un européen mal dégrossi un noir est un noir, un jaune un jaune, on les confond tous, ils se ressemblent, n’est-ce pas ? Pour un chevelu, un chauve est un chauve, un point c’est tout.

Alors que….

Alors qu’il y a toute une graduation délicate entre le beau chauve brillant du haut et le couronné de la coiffe, entre le tonsuré et celui qui soigne ses golfes clairs et temporaux.

Alors que la calvitie naît, se développe puis arrive à maturité.

Alors qu’il me reste sur le haut du crâne un petit duvet clairsemé.

Donc il me reste des cheveux.

Donc je ne suis pas tout à fait chauve.

Et je le regrette.

...

En dehors de l’envie d’appartenir pleinement à une catégorie qui m’est encore fermée, à l’instar de ce nouveau bachelier qui n’ose pas encore se déclarer étudiant, il y a un certain nombre de petits inconvénients à n’avoir PAS perdu tous ses cheveux. Alors autant supprimer ce qui reste, pourquoi garder de l’inutile ?

Donc il faut se raser la tête. En attendant d’arriver par des voies physiologiques à ressembler à Yul, imitons le en enlevant le superflu, le disgracieux, le cheveu mal venu. Nous en rêvions étant enfants, de cette tête luisante du roi d’Anna. Les hormones vont le faire. Mais en attendant qu’elles terminent leur tâche alopéciante, aidons les avec la tondeuse.

Il me semble avoir parlé de l’inconvénient de n’être pas tout à fait chauve. Le chevelu de base que vous êtes, non content de traiter le déplumé avec commisération, n’arrive pas à imaginer les petits tracas que peut causer la persistance des poils résiduels. Au-dessous de ce duvet ridicule, le crâne luit déjà, attendant avec gourmandise sa promotion au rang de peau de fesse. Lui, ce cuir naguère chevelu, sait bien ou vont nos appartenances. Chauves nous deviendrons, chauves nous nous sentons déjà, mon cuir chevelu et moi.

Cette brillance attire le regard, mais pas seulement. Il faut savoir que la mouche, petite bête importune, est attirée par cette surface lisse et luisante. Et s’y pose. Enfin veut s’y poser puisque, une fois arrivée à quelques millimètres de sa cible les cheveux résiduels, à peine visibles mais bien là, font un piège ou l’insecte se prend. Que la mouche s’emmêle les pattes ou les ailes importe peu !

Ce qui compte, c’est que la vibration du vol de la mouche se communique aux cheveux.

Et ça chatouille.

Alors je rase.