Thakula, Thakule à moins qu'il ne s'agisse de Sakula

Il est une chose qui m'interpelle. Pardon, il est un sujet qui m'a toujours interrogé. Je ne voudrais pas que vous me reprochiez de parler de moi, mais vous comprendrez tout de suite où je veux en venir quand vous lirez cet événement, disons … personnel. Cet événement est un moment plutôt structurant, à savoir : j'ai fait un AVC. Mon AVC, les gens qui me connaissent le savent, a surgi le samedi 30 juillet 2005, à 13 heures. Et d'ailleurs, dans les conséquences immédiates, j'ai fait une hémiplégie et je suis tombé par terre, et pour couronner le tout, je suis tombé aphasique. Hi ! Hi ! Hi ! Je suis tombé aphasique, comme c'est amusant, çà ! Et comme c'est drôle ! Vous avez eu un trou devant vous, un trou nommé Aphasie et vous êtes tombé dedans, et la tête la première en plus et au fond du puits que vous y-étiez, mais seul ! Tout seul ! Et j'avais beau parler comme vous et toi, rien n'y faisait, Toi z'et vous me regardaient, et Toi z'et vous me répondaient pas pour une raison toute simple, Toi-z'et-vous ne me comprenaient pas. Pas du tout du tout, mais moi heureusement, j'ai plutôt bien retrouvé le langage en sortant de mon trou, avec ma pelle et mon seau. J'ai eu de la chance, j'ai particulièrement bien récupéré, et de mon hémiplégie, et de mon aphasie, je vous remercie d'autant de sollicitude. Ce n'est pas comme d'autres hémiplégiques ni d'autres aphasiques, vous savez. Mais, dites moi, savez vous vraiment ce qu'est l'aphasie ? L'aphasie est la perte du langage et si j'ai plutôt bien récupéré de la perte du langage, il m'est resté une sensibilité particulière au MOT. Çà peut paraître bête mais j'ai maintenant une relation quasi-sentimentale avec les MOTS. Un petit peu comme une sensation fugace de plaisir presque charnel, parfois un petit peu comme un petit peu. Mais pouvez vous savoir ce que signifie comprendre et faire comprendre le mot « glace », et le mot « framboise », et jusqu'à l'association « glace à la framboise » ? Mais qu'est-ce qu'un mot dans le fond ? Au départ il s'agit d'un ensemble de sons émis par une bouche et entendu par une oreille. Et puis le temps s'en vient, le temps passe, le temps passe toujours, c'est comme çà les choses sont ainsi faites et le mot s'en va faire des petits, des petits mots qui deviennent grands ou gros. À moins qu'un événement ne survienne et qu'il ne meure. À moins que sa langue n'échappe à la catégorie « langue maternelle » et qu'alors il ne se couche au fond d'un dictionnaire de « langue morte ». Mais il reste toujours « quelque chose », quelque chose qui se trouve dans l'étymologie.
J'ai lu « Le hasard et la nécessité » avec ennui. Pour moi Sartre était un écrivain, un bon écrivain même, et surtout de théâtre, pas un philosophe. Je sais bien … mais c'est comme çà ! Même si un intellectuel peut tout-à-fait changer son fusil d'épaule et prendre parti pour des « Boat People » alors que dix ans auparavant il faisait campagne pour le camp d'en face, les communistes Vietnamiens... Mais dans son ouvrage « Les mots », les MOTS prennent maintenant tout leurs sens : « […] j'entrepris d'arides voyages à travers Fontenelle, Aristophane, Rabelais : les phrases me résistaient à la manière des choses ; il fallait les observer, en faire le tour, feindre de m'éloigner et revenir brusquement sur elles pour les surprendre hors de leur garde : la plupart du temps, elles gardaient leur secret. », il ne sait rien d'aussi exact pour les mots lus, alors que pour moi c'est la même chose pour les mots entendus. La préhension du mot devient une chose visuelle, en tout cas c'est pour moi une bonne approximation. Vous comprendrez ainsi que je ne peux qu'écrire, mais pas vite, en corrigeant et corrigeant, comme tout-un-chacun en fait, mais moins vite. Beaucoup moins vite.
Il n'y-a pas de mot en Français qui veuille dire « mon enfant est mort ». Nous avons tous dans nos proches des gens qui sont dans ce cas. Mais on n'a pas de mot en Français pour dire « mère qui a perdu un enfant », « père qui a perdu un enfant », « parent qui a perdu un enfant ». Dans aucune autre langue européenne d'ailleurs il-n'y-a de MOT pour qualifier cette chose inhumaine qu'est la perte d'un enfant. Par contre, l'inverse est possible. Orphelin et orpheline se mettent à deux pour miauler de désespoir, ou ronronner sur l'accoudoir du fauteuil pour demander une caresse. La perte d'un époux c'est pareil, le veuf ou la veuve s'en allant de même, cahin et caha. En orient, pour les Chinois c'est identique, et pourtant on est, paraît-il, beaucoup plus précis et détaillé sur les filiations, mais muet pour la perte d'une fille ou d'un fils. Au Japon, c'est le même cas de figure. Au Congo, Brazzaville ou Zaïre, le Lingala aussi ignore ce mot qui exprimerait « parent qui a perdu un enfant » pour traduire ce drame, tout comme le Sango et le Fong d'ailleurs. Le Berbère et le Libanais sont aussi ignorants de ce mot. Je ne connais pas de locuteur d'une langue du Nouveau-Monde ni d'Australie mais c'est un signe de quelque-chose, cette absence. Peut être y-a-t-il quelque part comme un je ne sais quoi de sacré ou tout au moins la notion taboue de ce cataclysme n'est-elle que récente. Au Japon, le samouraï était lié avec son fils aîné, si celui-ci venait à mourir il se voyait remplacé par son fils puîné et on retrouve d'ailleurs ce schéma chez les familles princières de toute la terre.
Et çà date depuis longtemps, bien plus longtemps que le plus ancien de tes ancêtres soit enterré. Depuis Neandertal déjà, l'homme de la Chapelle au Saints a été enterré avec honneur, tu n'as qu'à juger pour çà de l'apparente déliquescence du défunt édenté, ainsi que des offrandes mises dans sa tombe. Rien à voir avec la noyade de Lucy, ou la chute de Little Foot qui sont le témoin de morts accidentelles. Il me semble que les mots pour dire que Neandertal soit veuf ou orphelin devaient exister, et Madame Néandertal a très bien pu être veuve.
Pourtant des enfants morts il-y-a du y-en avoir, par maladie ou par mort violente, sans parler de la guerre qui fauche des générations d'enfants plus jeunes que leurs parents. On meurt tous un jour c'est une des lois du monde, alors pourquoi faut-il enterrer sa progéniture en laissant derrière nous un espoir abandonné ? Dès le paléolithique on retrouve dans des tombes le corps d'enfants inhumés parfois de façon somptuaire et la chimpanzée porte son enfant mort pendant des jours et des jours. Alors pourquoi n'y-a-t-il pas de mot pour dire « j'ai perdu un enfant » ! Est-ce que la perte d'un enfant soit au fond une chose si régulière pour que la nécessité de créer un mot n'ai pas paru aussi indispensable que la création du mot « roue » « récipient » ou « constitutif » ?
Je ne sais pas dans quelle langue existe ce MOT, mot sacré dont mon père ignora jusqu'à sa mort qu'il aurait pu être un  « père qui a perdu un enfant », mon demi-frère, mon frère quoi ! qui était mort avant son père, oh, pas de beaucoup mais, avant. Et mon père ne l'a jamais su. Il n'a jamais su qu'il était un … … …
Ah ! Si ! Mais en arabe, et chez les Indiens, existe ce mot. Chez les indiens dans le Livre de Manou entre autres livres, existe « mṛtaprajā » qui sgnifie  « femme qui a perdu un enfant ». En arabe classique au moins, ce mot existe vraiment. Prenons la racine ثكل  [thkl], qui veut dire, paraît-il mais je ne parle pas l'arabe « perdre un enfant ». Et Albin de Biberstein Kazimirski, au XIXème siècle, le premier traducteur français du Coran, note qu'on a plusieurs dérivés adjectivaux qui veulent dire « celui ou celle qui a perdu un enfant » : le masculin ثكلان  [thaklān] et les féminins ثكلى  [thaklā] et ثاكلة  [thākila], le « th » se prononçant comme le « th » anglais de « thing ». On a même un emprunt en Iran, par le persan pour le féminin sous la forme [sakūl]. Comment çà qu'on n'a que faire de MOTS Arabes ou Persans ? Et méchoui, alcool, camelot, amiral et algèbre ou échec et mat, alors, çà vient du Peul ou du Chinois ? Et nénuphar, jupe, lilas et artichaut, carafe, almanach ou divan çà vient du Japonais ou de l'Atché ?
Lorsque j'ai appris la mort de mon cousin, j'ai eu devant les yeux un éclair. Ah ? Oui ! Je ne vous ai pas dit que j'ai eu pendant ce glorieux AVC, transitoirement, une atteinte du champ visuel qui a été la seule chose que les médecins m'ont rendu ! C’était une « Hémi-an-opsie latérale homonyme ». Une hémianopsie latérale homonyme droite par exemple est une atteinte de l'hémichamp temporal de l'œil droit et de l'hémichamp nasal de l'œil gauche, ce qui rend le champ visuel aveugle à droite. Mais il m'est resté une sensibilité visuelle particulière par instant, une « hémiopsésie » ‒ le néologisme est plaisant – éblouissante, et même aveuglante lorsque survient la nuit.
Donc lorsque j'ai appris la mort de mon cousin, j'ai eu devant les yeux un éclair. C'était d'un accident de moto qu'il était mort, pas d'un infarctus. D'ailleurs il en avait déjà fait un. C'était dans un accident de moto, pas d'un AVC, çà c'est moi qui en ai fait un. C'était dans un accident de moto, il n'avait pas été victime d'un meurtre. Mais quel est le mot adéquat pour qualifier sa mère ou son père ?
J'aurais du avoir cet éclair alors que j'ai appris la mort par maladie d'une adolescente, mais à l'époque c'était avant mon AVC, j'étais un Docteur en médecine, pas docteur en invalidité et je n'étais pas aussi sensible à tout ce qui m'entourait. Mais quel pouvait être le mot adéquat pour qualifier sa mère folle ou son père fou de douleur ?
J'ai eu cet éblouissement lorsque Étienne Saur est mort, lui aussi probablement du même accident que moi. J'ai eu cet éclair alors que le fils de la nourrice de mes enfants, vous savez bien, le maréchal ferrant du coin, voyons ! a été la victime d'un AVC. Mais eux n'ont pas survécu. Et quel est le mot adéquat pour qualifier leur mère ou leur père ?
Et cet éclair fulgurant comme tonnerre lorsque j'ai vu à la télévision une femme, voilée, venant parler pour désarmer les jeunes ou moins jeunes qui veulent ou qui voudraient partir faire la « guerre sainte ». Elle, a perdu son fils sous les balles d'un tueur. Mais quel est le mot adéquat pour la désigner ?
Alors comment dire, en français ou toute autre langue, ce mot : « celle ou celui qui a perdu un enfant » ?
Comment appellera-t-on ces femmes, comment appellera-t-on ces hommes qui auront vu mourir leurs enfants. On peut très bien mourir dans la fleur de l’âge, sans s'attendre, sans s'entendre. S'entendre tomber mort, comme çà, un point c'est tout c'est terminé, sans même un regard pour cette flèche du parthe qui s'en va, en volant comme tache brune, ou alors, dans un lit où tu peux attendre une fin de tout.
Alors, comment dire en français ce MOT, « celui ou celle qui a perdu un enfant », ce mot, finalement à l'étymologie arabe ou persane, qui sait ? Une « sakoulane » et un « sakoulan » me paraissent bien, à moins que vous ne trouviez autre MOT.