Histoire d'un précurseur

Bonjour.
Voici un texte, rédigé par votre serviteur en réponse au cadeau fait par Monsieur Pierre Boeswillwald, et écrit, après moult et moult recherches. Pierre était, à l'époque, Professeur au Conservatoire de Région d'Amiens professeur de la classe d'électroacoustique. Ce cadeau fut fait en remerciement du décor de théâtre avec animation, fait pour un spectacle sur Blaise Cendrars, donné à l'«Institut de Recherche et de Coordination Acoustique/Musique» ( IRCAM ) à Paris, en juin1988. Ce texte fut écrit plus tard, bien plus tard, et fut posté (gloire à La Poste) illico autant que presto. Au décours de l'hospitalisation de Pierre il me paraissait normal de rétablir la filiation du nom de Boeswillwald.
.
Histoire d’un précurseur
(Ou l’expérience oubliée)
.
On peut aller jusqu’à prétendre que l’ « Histoire », le « Progrès » passent selon les époques d’un lieu à un autre, pour voir, comme des inflorescences humaines, des points culminants dans le continuum de l’humanité. La Grèce des siècles classiques, le Haut Pendjab des royaumes marchands ou la France des Lumières en sont des exemples parmi les plus connus. De cette France des Lumières qui se termina par le bain de sang de la Révolution, on se souvient toujours de l’Encyclopédie et de ces exquis auteurs libertins. Cependant, malgré sa réalisation tardive par la faute du contexte politique, l’expérience du 21 Août 1796 s’inscrit dans cette époque. On ne peut que regretter qu’elle n’aie jamais eu le retentissement qu’elle aurait mérité. Et pourtant !
La carrière d’Hugues Antoine Jabaud, Euphrosyme-Roger-Isidore Sempère, Vicomte de Bozzi, Chevalier de Villewald, souffrit énormément de son émigration. Sa famille, alliance d’une ancienne noblesse d’épée corse avec une vieille famille de négociants anoblie par une charge au tribunal de Nancy vers 1750, lui avait laissé suffisamment de biens pour lui permettre de mener à terme l'idéal encyclopédique et artistique qui était le sien. Surtout connu comme l’auteur d’un « Mémoire faict à sa Maiesté très-chrestienne sur l’harmonie des demi-cylindres » qui fut lu à Versailles à son dédicataire le 15 Juillet 1790, il avait été disciple de José Custodio de Faria. Celui-ci, plus connu sous le nom d’abbé Faria avait été le continuateur de l’œuvre de Mesmer, après que les travaux de celui-ci eussent été découragés. Le Chevalier de Bozzi Villewald, c’était sous ce nom qu’il édita son œuvre, rencontra Benjamin Franklin en 1784. Cette rencontre devait modifier sa vie, et sceller son destin. Reniant une partie des théories fumeuses de son précédent mentor, il se lança dans des expérimentations diverses sur les courants galvaniques.
Parallèlement à ces disciplines scientifiques, son intérêt pour les arts qu’il avait hérité de la cousine aînée par alliance d’une tante de sa mère lui permit de tenter ce qui ne s’était jamais fait auparavant : une tentative de synthèse rationnelle entre la science de son époque et les arts. Doué d’un talent certain de graphiste et de musicien il s’adonnait avec plaisir au théâtre. Son décor de l’oratorio champêtre « O que mon cœur se pâme en ces délicieux séjours» inspiré au Révérend Abbé Delestienne par le Platée de Rameau, fut un modèle en son temps, à la fois d’audace et de trouvaille technique. Le public remarqua plus particulièrement ces éléments mobiles qu’il construisit à partir de roues de carrosses et de brouettes. Mais l’essentiel de son temps passait en la lecture d’écrits théoriques et la mise sur pied d’un édifice cohérent alliant ce qu’il avait assimilé de J.S . Bach et ce que lui avait appris B. Franklin.
.
Malheureusement survint la Révolution. Ami de la fraction éclairée des Fermiers Généraux, et partisan d’une monarchie constitutionnelle, il ne dut son salut qu’à une fuite précipitée, début 1793. Pris dans une tourmente de violence à son corps défendant, il dut alors quitter son château, lieu privilégié ou il réalisait ses expériences. Reprendre à zéro tous ses travaux lui fut pénible, difficile, terrible même. Il avait dû abandonner nombre document précieux, maint instrument rare, et une foule d’éléments qui lui firent cruellement défaut le jour de ce qui aurait pu être son triomphe. Mais il sut vaincre tous ces obstacles, sachant depuis l’exécution de son ami Lavoisier que tout retour serait impossible.
.
Le 21 Août au soir la vieille cité de Gmebesburg vécut dans la fébrilité des grands évènements culturels, ce qui n’était pas un petit exploit en ces périodes troublées ou l’histoire avec un grand "H" prenait le pas sur toute autre préoccupation. Tout ce que le monde savant comptait de sommités était là. On prétend même que certains scientifiques français n’hésitèrent pas à franchir les lignes de front entre les troupes françaises et autrichiennes pour être de l’événement.
L’installation de toutes ces célébrités ne se fit pas sans questions, tant l’instrument qui devait inaugurer cette nouvelle ère était étrange pour l’époque. D’énormes boules métalliques devaient servir de condensateurs. Un écheveau raffiné de fils et de cerfs-volants était destiné à capter l’énergie. Un jeu de grosses manettes de céramique était commandé par un clavier de bois protégé de la pluie par un auvent conique. Cet auvent se prolongeait par une gamme de pavillons de tailles différentes destinés à émettre les sons. Le public fut installé à une distance respectable de l’instrument, peu rassuré par les multiples brûlures des mains et du visage de l’assistant du Chevalier qui les plaçait. Cet ancien domestique de la maison, homme remarquable, avait été d’une grande aide tout le long de la maturation de l’expérience. Ce jour là qui devait consacrer leur gloire commune, il ne se gênait pas pour distiller des confidences sur les précédentes réussites.
Le Chevalier avait tenu pendant deux ans le compte des statistiques d’orages et l’avait comparé avec les relations des autorités locales pour choisir le jour de l’expérience. Le 21 Août semblait la meilleure date. Le calcul était bon, le soir même, un orage s’annonça par un grondement caché sous un horizon noir. Au-dessus des montagnes des éclairs lointains faisaient briller le bas des nuages. L’assistance, fébrile et mise en condition par l’aide du Chevalier, attendait l’éclair qui devait lui révéler les plaisirs de « la Nouvelle Musique ».
Enfin, l'orage fut là, et la foudre frappa. Le tout premier éclair fut capté par les cerfs-volants. Cet éclair fut terrible, le coup de tonnerre, comme un bruit de déchirure atroce, stupéfia l’assemblée. Mais l’expérience fut une réussite artistique totale. Une fois le tonnerre oublié, l’énergie accumulée parvint à traverser l’instrument dont Hugues de Bozzi Villewald tenait les commandes au moment exact ou celui-ci le choisit. Il y eut ce que les témoins de l’époque décrivirent comme « une immense vague sonore ». Le public, pourtant préparé à recevoir un choc, fut renversé des sièges qui avaient été disposés pour le confort de l’assistance.
.
Hélas, quand l’auguste assemblée se releva, le Chevalier avait disparu, ainsi que la quasi totalité du matériel par lui disposé. Le courant électrique libéré, trop puissant, avait fait fondre l’ensemble collecteur de boules et de fils, ainsi que ce clavier révolutionnaire qui avait tant impressionné. Seuls restaient les pavillons émetteurs de son, qui d’ailleurs se perdirent dans la tempête qui suivit. De traces du génial inventeur il n’y avait point. Seul, hébété, son aide survivait à peine sur un emplacement calciné, là où quelques minutes plus tôt se dressait le piédestal de son triomphe à venir. Son maître avait disparu, laissant pour unique relique, cette boucle de chaussure brûlée qui fut transmise au cours des siècles dans sa famille par alliance.
Malgré la disparition de son auteur cette expérience eut, entre autres, deux conséquences.
La première mit longtemps à se faire sentir. Cet événement à la fois sonore et électrique est en fait le premier exemple de musique électro-acoustique, révolutionnant souterrainement le paysage musical européen, et faisant de la France le berceau de cette discipline. La seconde conséquence notable fut qu’un invité, un certain Ludwig van B. fut impressionné par ce bruit dont on prétend qu’il le reprit dans une symphonie, mais aussi que, très sensible des oreilles, il souffrit de certaines fréquences au point d’en devenir sourd….
.
Extrait de:
«Cette Révolution inconnue.»

De Joseph Machin, Lauréat du Grand prix de l'académie de Forbach, écrit à partir de sa thèse d'histoire sur:
«Ma vie, mon œuvre; A seule fin de servir à l'édification des jeunes filles et au salut de leur âme, et de lutter contre les crimes de la république» de Bernadette Luchon de Saint Fiacre, diaconnesse du cloître de Saint Barnabé, édité en MCCMXLVI aux PRESSES DU SAINT SACREMENT DU SACRE CŒUR DE JESUS NOTRE SAUVEUR
et recopié par les soins de Jean-François Grégoire le 15-10-2015.