Pour un souvenir comme ça, avant que le train ne parte

Il est revenu récemment à ma mémoire un moment de mes premières années d’études.
Une certaine teinte de lumière dans une cage d’escalier à moins que ce ne fut le son étouffé par un vieille moquette murale, me rappela cet amphithéâtre de première année ou j’ai passé deux ans. C’était une époque déjà lointaine ou les fantaisies capillaires étaient rares. On voyait des cheveux longs, parfois sales, des cheveux courts parfois propres, mais jamais de véritable excentricité. N’était pas arrivé ce temps ou on cherche à orner de manière variée les extrémités pensantes de nos contemporains grâce à des mèches décolorées ou recolorées, des rasages étranges et des nattes diverses entre autre traitement capillicole. Ce n’est pas que je regrette l’exubérance pilositaire moderne, j’y suis somme toute plutôt indifférent, mais je remarque qu’au début de mes études l’originalité de la coiffure était rare. Sur les sept cent et quelques étudiants qui occupaient les étroits fauteuils de l’amphithéâtre en débordant même dans les escaliers pour prendre leur cours recroquevillés sur les marches, seuls deux se faisaient remarquer par un soin particulier de leurs cheveux.

Il y avait d’abord un grand gars aux favoris taillés ras et rasés en une bande diagonale de peau nue, brutale, qui donnait à cet étudiant un air farouche et hautain amplifié par des cheveux noirs ramenés en arrière pour accuser le long front d’un dolichocéphale bon teint. Il trônait dans le haut de l’amphi avec les fortes têtes, sans se mélanger. C’est dire que le simple fait d’avoir des cheveux sortant de l’ordinaire conférait une aura de personnalité hors pair.

L’autre étudiant qui se faisait remarquer par sa coiffure était une étudiante.

C’était une jeune femme à la chevelure très bouclée, taillée en carré long et surtout décolorée en blonde. Vous me direz que la coloration en blonde est rarement considérée comme un signe d’une personnalité très originale. Chez cette jeune femme il y avait une particularité qui donnait à sa blondeur artificielle un aspect étrange pour l’époque, elle était mulâtre. Il y avait une discordance entre la pigmentation de sa peau et celle de ses cheveux qui lui donnait un air irréel accentué par le port de sa tête, régulier et discrètement penché vers l’avant comme certaines statuettes féminines égyptiennes. Autant dire qu’elle m’intimidait. Elle prenait le plus souvent place en bas de l’amphi, avec les bons élèves. Ce n’était pas mon coin. Je crois bien que nous avons dû passer deux ans sans même que nos regards se croisent. En faisant un petit effort de mémoire, je me souviens que, sans en avoir l’air j’ai évité deux ans de croiser son parcours, même si je n’en suis pas très sûr. Par contre je suis certain que nous ne nous sommes jamais parlé.

Jusqu’au jour ou la dernière journée de la dernière année du concours d'entrée arriva. Ce jour était le dernier avant les vacances, il ne restait plus comme vie étudiante que ceux qui allaient partir, ou ceux qui devaient rester, lorsque nous nous sommes croisés au restaurant universitaire. Elle portait un gros sac, je me suis proposé pour l’aider et chacun de nous a profité de l’occasion pour entamer la conversation. Tout se passa très vite mais simplement. Au bout de quelques minutes nous discutions comme si les deux années précédentes s’étaient écoulées dans l’intimité. Ni l’un ni l’autre ne paraissait reprocher la distance ni la froideur passées et il semblait naturel que nous eussions des souvenirs communs qui surgissaient d’ailleurs sans effort aucun.

Il y avait comme une bulle de tranquillité.

Puis je l’ai accompagnée jusqu’au train, en portant son sac. Nous nous sommes dit adieu sans même évoquer le regret aigu que nos regards attachés avouaient : elle m’avait dit quelques heures auparavant qu’elle quittait définitivement la ville, son dossier universitaire ayant été transféré et elle poursuivrait ses études dans une cité plus ensoleillée. Le train nous a éloignés l’un de l’autre en générant la nostalgie d’une histoire qui n’a pas eu lieu mais qui aurait pu exister. Il est doux que ce sentiment triste ne soit qu’un souvenir, alors que l’image du train, qui emportait mes regrets, se soit faite si vivace.